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Filière porcine : consolider pour durer

Élevage / Face à la hausse des charges et aux attentes sociétales, la filière porcine régionale défend un modèle fondé sur l’installation, la transformation locale et la souveraineté alimentaire. Visite guidée du Gaec de l’Orme à Saint-Martin-du-Mont et de l’entreprise La Bresse, à Servas.

Par Patricia Flochon
Filière porcine : consolider pour durer
©Patricia Flochon
Les associés du Gaec de l’Orme : Matthieu Troiano, Gilles Brenon, Reynald Grobon, et Dorine Chamonal.

La filière porcine d’Auvergne-Rhône-Alpes a ouvert ses portes à la presse le 3 février, à Saint-Martin-du-Mont (Gaec de l’Orme) et Servas (société La Bresse), pour des visites organisée par Interp’Aura. L’occasion de mesurer la vitalité d’un secteur structuré mais confronté à des défis économiques et sociaux marqués, avec en toile de fond l’installation des jeunes agriculteurs, terrain d’innovation autant que de contraintes.

Portrait d’une installation réussie

À Saint-Martin-du-Mont, le Gaec de l’Orme témoigne d’une dynamique d’installation portée par une nouvelle génération. Arrivée en 2022, après un parcours scolaire et professionnel spécialisé en production animale, Dorine Chamonal, gère avec les trois autres associés de l’exploitation – Gilles Brenon, Reynald Grobon et Matthieu Troiano – un élevage porcin naisseur-engraisseur (400 truies, pour une production d’environ 10 000 porcs par an). Une partie des porcs étant valorisée en vente directe à la ferme via la Sarl les Délices de l’Orme, et magasins de producteurs. Sa journée commence tôt, rythmée par les suivis sanitaires et techniques, la gestion des maternités, l’élaboration des formules d’aliments ou encore les décisions stratégiques.

Son installation n’a pas été un long fleuve tranquille. Dans un contexte marqué par les répercussions de crises (pandémie de Covid-19, guerre en Ukraine, tensions sur les marchés et les approvisionnements), l’accès aux financements a nécessité une démarche patiente avec les partenaires bancaires et institutionnels. Mais le jeu en valait la chandelle. « Quatre générations sont déjà passées sur la structure. Une structure qui perdure car nous avons su créer les conditions du renouvellement. Dorine s’est installée avec 110 000 € », précise Gilles Brenon.

La trajectoire de Dorine illustre une capacité d’adaptation et un engagement professionnel payant. Au-delà de l’aspect technique, son parcours met en lumière une dimension humaine forte : accompagner les jeunes dans leur installation, renforcer leurs compétences et valoriser leurs initiatives constitue un levier pour la pérennité du secteur.

Enjeux économiques et structuration de filière

Interp’Aura fédère l’ensemble des maillons – éleveurs, coopératives, fabricants d’aliments, abattoirs et transformateurs – pour promouvoir la production régionale et renforcer la compétitivité face à des marchés mondialisés. Lors de la visite, Francis Le Bas, son président, éleveur dans l’Allier, a rappelé que : « La souveraineté alimentaire constitue aujourd’hui un enjeu majeur. Au-delà du maintien du potentiel existant, il est indispensable de le développer, notamment par l’implantation de nouveaux élevages. Il faut redonner à la ruralité sa vocation première : produire des denrées agroalimentaires pour nourrir les consommateurs. C’est ce à quoi s’engage la filière porcine, en proposant une viande de qualité, accessible au plus grand nombre, dans un objectif constant de souveraineté alimentaire ».

Selon Interp’Aura, la région compte plus de 760 sites d’élevage professionnel. Environ 820 000 porcs charcutiers sont produits chaque année, ce qui représente un peu plus de 4 % de la production nationale, tandis que près de 1,38 million de porcins sont abattus sur des sites régionaux, soit environ 5 % de l’abattage français. Ces chiffres attestent d’une filière structurée, mais ils ne font pas abstraction des contraintes économiques fortes qui pèsent sur les exploitations.

La volatilité des prix des matières premières, l’augmentation des coûts de l’énergie et des intrants et les contraintes réglementaires pèsent sur les marges des éleveurs. Dans ce contexte, l’intégration de démarches de valorisation, telles que les circuits courts ou les labels de qualité, est vue comme un moyen de renforcer les positions économiques des opérateurs.

Focus sur La Bresse : transformation et ancrage territorial

La matinée s’est poursuivie à Servas, par la visite de La Bresse, entreprise charcutière emblématique de la région. Fondée en 2025 à Mézériat, après un dépôt de bilan en 2012, La Bresse est transférée à Servas deux ans plus tard. L’entreprise développe une large gamme de produits charcutiers – jambons, saucissons, jambonneaux, andouillettes ou encore boudins – distribués tant sur les marchés locaux que dans des réseaux nationaux.

Rachetée en 2019 par le groupe coopératif Agrial, La Bresse s’est engagée dans une dynamique de valorisation des productions régionales tout en renforçant sa compétitivité. La stratégie adoptée vise à répondre à la fois aux attentes des consommateurs en matière de qualité et de traçabilité, et aux impératifs économiques d’une industrie charcutière moderne. « Notre vision : être un acteur majeur de l’évolution dynamique de la tradition gourmande française, en boucherie, charcuterie et volailles au quotidien. A l’heure où l’on parle de souveraineté alimentaire, cela commence d’abord par acheter chez nous, sans aller au fin-fond des Pays-Bas… », dira son directeur, Marc Berger, précisant que La Bresse investit près de 500 000 € par an sur son site de Servas. Pour un chiffre d’affaires global de 27 M€ (pour les deux sites de production, Servas et Loyettes).

La situation de La Bresse illustre les contraintes actuelles du secteur : arbitrer entre investissements, compétitivité et maintien des savoir-faire traditionnels, tout en intégrant des exigences nouvelles en matière de durabilité environnementale et sociale.

L’installation, une priorité pour l’avenir

L’une des priorités réaffirmées par Interp’Aura est l’attractivité du métier d’éleveur. Dans un contexte où l’âge moyen des exploitants agricoles augmente, favoriser l’installation durable des jeunes est perçu comme essentiel. Cela passe par un accès facilité au foncier, des dispositifs d’accompagnement financier adaptés, mais aussi par un accompagnement renforcé en matière de formation, de gestion et de transmission.

La filière s’efforce de structurer des parcours d’installation cohérents, soutenus par les réseaux professionnels et les acteurs institutionnels. Le témoignage de jeunes installés, comme celui de Dorine Chamonal, souligne l’importance d’un accompagnement technique et humain pour surmonter les obstacles administratifs et économiques. Et Francis Le Bas d’ajouter : « Sans ces installations, des tensions d’approvisionnement pourraient apparaître, entraînant également des déséquilibres dans d’autres filières, comme les productions céréalières, dont une part importante est destinée à l’alimentation porcine. L’élevage porcin s’inscrit dans un cercle vertueux qu’il est essentiel de rappeler et de prendre en compte ».

Patricia Flochon