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Directive IDE 2.0 : l’onde de choc sur la filière porcine

Filière porcine / Suite à l'absence de position de la France en faveur d'une simplification administrative de la directive IED 2.0 sur les émissions industrielles lors du Conseil de l’Union européenne du 24 juin 2026, l'interprofession porcine Inaporc tire la sonnette d’alarme. Cette évolution réglementaire soulève des enjeux majeurs pour la filière porcine en Auvergne-Rhône-Alpes : avenir des élevages familiaux, installation des jeunes éleveurs, maintien de la production régionale, emploi et souveraineté alimentaire. Alexis Pugliese, président de la section porcine de la FDSEA de l’Ain, éleveur à Confrançon, nous livre son analyse sur le sujet.

Par Propos recueillis par Patricia Flochon
Directive IDE 2.0 : l’onde de choc sur  la filière porcine
©Alexis Pugliese
Alexis Pugliese, président de la section porcine de la FDSEA de l’Ain est éleveur à Confrançon (élevage familial naisseur engraisseur de 380 truies, deux associés, deux salariés. Production de 11 000 porcs charcutiers par an).

Inaporc tire la sonnette d’alarme au niveau national contre la directive IED 2.0, parlant d’un « sacrifice de l'élevage familial ». Partagez-vous ce constat alarmiste, et comment se traduit ce mur de contraintes à l'échelle des élevages de l'Ain ? »

Alexis Pugliese : Clairement si ça passe, c’est catastrophique. A l’échelle des élevages de l’Ain, cela représenterait une augmentation de 220 % des élevages concernés. Au niveau régional, 32 élevages étaient déjà concernés par l’IED. Avec la nouvelle directive, ce nombre passerait à 105 élevages ; 70 % des élevages seraient IED 2.0, contre à peine 10 % aujourd’hui. Deux problèmes se posent : le nombre d’élevages et surtout la révision des seuils d’émission, la grosse problématique étant que même les élevages qui étaient déjà IED seront au-delà des seuils des nouvelles normes. On a des seuils d’émission d’ammoniac et de phosphore à respecter. Tous les ans je remplis une déclaration sur les émissions (réalisée par un ingénieur agronome) ; un calcul réalisé par bâtiment (nombre de porcs par bâtiment, couplé à la quantité d’aliments qu’ils consomment et le taux protéines dans l’aliment). Parmi les autres obligations en IED, on trouve la couverture des fosses à lisier et l’utilisation de pendillards pour l’épandage. Avec la directive 2.0 les seuils d’émissions d’ammoniac et de phosphore sont revus à la baisse. Si la 2.0 passe, je vais dépasser ces limites. Les solutions pour baisser l’émission d’ammoniac et de phosphore, sont d’installer des laveurs d’air et /ou, en plus, des racleurs dans les fosses. Ces deux choses imposent structurellement de raser les bâtiments pour les reconstruire. Techniquement ça n’est pas faisable. On a réussi à obtenir au niveau de l’Europe que le calcul soit réalisé non plus par bâtiment, mais par site d’élevage. Par exemple sur un site comme le mien, où j’ai un bâtiment très récent déjà équipé de laveur l’air, peut-être que je n’aurais besoin de transformer qu’un seul bâtiment, mais ça serait encore trop lourd financièrement.

Dans son dernier communiqué, Inaporc rappelle que la France a déjà dépassé ses objectifs de baisse d'émissions pour 2030 (directive NEC). Sur le terrain, dans l'Ain, quels efforts les éleveurs ont-ils déjà fournis ces dernières années, et pourquoi cette nouvelle couche réglementaire est-elle jugée déconnectée de la gestion du vivant ?

A.P. : Dans les élevages déjà IED, on a déjà été obligé d’investir. Un gros travail a notamment été fait ces dernières années sur l’alimentation. Soit environ 30 % de baisse d’émissions en dix ans. On a un sujet dans l’Ain important : les élevages qui sont engagés dans la filière saucisse de Morteau. Dans cette filière, il y a obligation d’utiliser du lactosérum, qui présente l’avantage d’être un produit local ; c’est du circuit court, ça valorise un sous-produit. Le problème c’est que cela entraîne une augmentation de la production de phosphore. Et là on est dans une impasse, et ça voudrait dire : plus de filière Morteau !

L'interprofession s'inquiète également des répercussions en chaîne, notamment sur l'équilibre économique des abattoirs multi-espèces de proximité, pour lesquels le porc est souvent le pivot financier. Quelle est la situation de nos outils d'abattage locaux face à cette menace de baisse de la production ?

A.P. : Au niveau régional, on compte 23 abattoirs multi-espèces, et souvent, le porc, c’est ce qui fait les volumes. Ce qui permet d’assurer une certaine rentabilité à l’outil. Donc si les élevages viennent à disparaître à cause de cette norme, ces abattoirs sont amenés à disparaître. Les salaisonniers ensuite. Au niveau régional, on compte 70 entreprises de salaison sèche, qui se fournissent essentiellement en local. Donc, soit elles vont couler, soit elles seront obligées d’importer de la viande d’autres pays. Ce que l’on reproche aussi à cette directive, c’est application en 2030. Or dans l’élevage de porc, on est sur des temps longs, de quinze à vingt ans, et donc incompatibles avec un changement de cap réglementaire aussi brutal. D’autant plus que cette directive n’aura pas d’impact significatif car rappelons que l’IED au départ a été mis en place pour les industries lourdes.

On sait que le renouvellement des générations est un défi majeur pour la filière porcine. Quel signal cette inaction de l'État en faveur de la simplification envoie-t-elle aux jeunes porteurs de projet qui souhaitent s'installer ou reprendre un élevage dans le département ?

A.P. : Effectivement l’Etat ne nous a pas soutenu. Les interprofessions (Inaporc et Interp’Aura, etc.) et la FNP (Fédération nationale porcine), sont intervenues auprès du ministère, des parlementaires… On a eu l’impression d’être plutôt écouté au niveau du gouvernement ; les parlementaires eux étaient abasourdis par cette décision européenne. Sauf que la France, au moment de nous défendre, n’a rien fait. Pour la raison que le ministère de l’Environnement a la main mise sur celui de l’agriculture. Donc le signal envoyé aux jeunes est catastrophique. Demain, avec ce genre de réglementation, on va concentrer l’élevage sur des très gros outils, des élevages qui vont appartenir à des investisseurs. Déjà, un élevage comme le mien, c’est difficile à transmettre. On a agrandi, on a investi 2,7 M€, si on doit le transmettre c’est très compliqué. Demain, des petites structures, avec 200 ou 300 truies, ça n’existera plus. Ils vont tuer l’élevage familial.

Face au rendez-vous manqué du 24 juin au Conseil européen, la profession mise désormais sur "l'Omnibus environnement" et le Parlement européen pour amender le texte. Qu'attendez-vous concrètement des députés européens, et quelles actions la FNSEA compte-t-elle mener pour faire entendre la voix des éleveurs du territoire ?

A.P. : Clairement, ce qu’on demande (interprofession et syndicat), c’est de sortir l’élevage de l’IED. Mettre un élevage de porcs de 90 truies au niveau d’une usine pétrochimique, qu’une cimenterie ou une centrale nucléaire, c’est aberrant. Lors des mobilisations à Bruxelles, c’était dans le package des négociations, et surtout en participant aux réunions de la commission européenne, mais force est de constater qu’on ne pèse pas lourd face à une Europe qui a décidé de sacrifier l’élevage. Honnêtement on est très inquiets. On ne voit aucun signe de mouvement au niveau de la commission européenne pour améliorer les choses. En France on est auto-suffisant en élevage de porc, on exporte autant qu’on importe. Et c’est l’une des seules filières autosuffisantes. Si la directive 2.0 passe, demain on perd plus de 50 % de la production de porcs en France et donc on va importer davantage, via le Mercosur, peut-être la Chine.

Propos recueillis par Patricia Flochon